25 novembre 2025
Article paru sur Renversé
Dimanche 3 novembre 2025, Contre-Attaque & Autonomie acccueillait Mathieu Rigouste à Lausanne pour la parution de son livre La guerre globale contre les peuples, mécanique impériale de l’ordre sécuritaire et pour projeter son dernier film documentaire Nous sommes des champs de bataille. Nous avons profité de sa venue pour faire un entretien avec lui sur le rôle de l’Etat colonial israélien dans la mécanique impériale sécuritaire et la montée d’un néofascisme au niveau mondial. Nous avons aussi parlé du mouvement de résistance palestinien et de la solidarité qui se construit à travers le monde dans l’espoir et la possibilité d’un mouvement de libération mondial.
Mathieu Rigouste est chercheur en sciences sociales et militant révolutionnaire. Il est actif dans les luttes sociales en France, dans les luttes contre les violences d’Etat notamment et il a participé à lancer le réseau Enquête Critique, une plateforme de recherche en sciences sociales par et pour les luttes. Son travail de recherche indépendante des deux dernières décennies porte sur les méthodes de contre-insurection construites, expérimentées, partagées et diffusées par les principales puissances impérialistes pour mener une guerre globale contre les peuples.
Pour remettre un peu de contexte, avant de parler de la Palestine, est-ce que tu peux présenter rapidement ton livre dernier livre ?
Le livre qui est sorti en avril s’appelle La guerre globale contre les peuples, mécaniques impériales de l’ordre sécuritaire. L’idée, c’était d’essayer de réaliser une cartographie globale sur la longue durée de la transformation de la guerre, du contrôle, de la surveillance, de la répression, des frontières et de l’enfermement. Et aussi, de faire tout ça depuis la perspective des luttes, des résistances, des opprimés et des mouvements de libération. C’est une histoire qui retrace la manière dont s’est configuré le capitalisme racial et patriarcal et qui montre que son déploiement impérial a toujours utilisé la guerre contre les peuples, c’est-à-dire contre les classes populaires. Le capital s’est d’abord arrimé à l’ordre racial en fondant la suprématie blanche et à l’hétéro-patriarcat. Il s’est ensuite imposé à l’échelle mondiale dans des formes différentes en créant un ordre international inégalitaire, ce que j’essaie d’appeler un apartheid global. J’essaye aussi de montrer dans le livre comment la guerre contre les peuples a permis de régénérer ses rapports de domination à travers les siècles. Et finalement, comment aujourd’hui elle est, depuis l’entrée dans la séquence néolibérale du capitalisme, devenue une fin en soi, en plus d’une machine de régénération et en plus d’un moyen d’imposition et de reconduction de ces systèmes-là. La guerre est un marché depuis l’origine du capitalisme, mais la guerre, la surveillance, la répression, les frontières, l’enfermement sont devenus des marchés absolument principaux pour permettre à ce système-là de traverser la crise existentielle dans laquelle il est entré.
La guerre est un marché depuis l’origine du capitalisme, mais la guerre, la surveillance, la répression, les frontières, l’enfermement sont devenus des marchés absolument principaux pour permettre à ce système-là de traverser la crise existentielle dans laquelle il est entré
On voulait revenir avec toi sur le rôle qu’a joué l’Etat colonial israélien historiquement dans ce le continuum impériale de guerre et de contrôle dont tu parles dans ton livre, sur sa place dans le monde de l’armement, de la sureveillance, de la guerre et de la contre-insurrection globale.
J’approche toujours cette question-là comme militant, comme révolté, et depuis le camp révolutionnaire, en tout cas depuis une position qui essaie de renverser les systèmes de domination dont on parlait tout-à-l’heure. Dans les franges avec lesquelles j’avance, nous analysons la colonisation de la Palestine comme un poste avancé de l’impérialisme occidental. Et ce n’est pas un délire théorique abstrait, c’est le fruit de la recherche socio-historique. C’est-à-dire que lorsqu’on observe la manière dont ça s’est passé, et c’est ce que je refais dans le livre, on voit qu’effectivement, la Fondation de l’Etat israélien se fait sur le mandat colonial britannique d’occupation de la Palestine dans les années 1930, qui est déjà lui-même confronté à des résistances palestiniennes incessantes. L’occupation britannique à dès le début articulé différents schémas de contre-insurrection issus des répertoires de l’impérialisme occidental, notamment les méthodes françaises développées en Algérie et aussi lors de l’occupation de la Syrie au même moment par la France ainsi que les méthodes britanniques évidemment développées en Irlande du Nord et en Inde. Ces deux écoles sont conjuguées contre les résistances du peuple palestinien dès cette époque-là et vont servir de base à la formation des premiers appareils militaro-policiers qui vont constituer l’Etat israélien en 47-48, à travers la Nakba, c’est-à-dire à travers encore une fois une guerre contre le peuple, des massacres de masse, des déplacements, de la torture, un système de violence extrême contre le peuple palestinien. Tout ça se fait avec les méthodes, avec les financements, avec le système d’impunité et avec les armes du bloc transatlantique. Ce système-là, dans sa profondeur, n’a pas réellement évolué depuis, le processus génocidaire qui commence dès l’occupation de la Palestine dans les années 30 et qui passe par des cycles d’intensité qui évoluent est actuellement dans une phase de violence absolue et reste accompagnée par les financements, les armes, les technologies et le système d’impunité qui est délivré par le bloc transatlantique, avec les États-Unis au centre évidemment, mais dans lequel le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne notamment jouent un rôle fondamental.
C’est important de rappeler, en effet, que ce processus génocidaire dure depuis bientôt 100 ans. Néenmoins, il y a une intensification qui est extrême depuis 2 ans et à l’heure où l’on parle, les palestiniens à Gaza sont toujours sous les bombes malgré un soi-disant cessez-le-feu, c’est actuellement la saison de récolte des olives et comme chaque année, les attaques sont incessantes sur les agriculteur·icexs de Cisjordanie, les violences continuent, la colonisation, l’apartheid, etc. Tu parles dans ton livre du rôle que joue Israël aujourd’hui dans la néofascisation sécuritaire, comme laboratoire, comme exemple mondial de politiques néofascistes.
En fait, ce rôle de post avancé de l’impérialisme occidental en Asie du Sud-Ouest fait que Israël très rapidement va se structurer comme une société en guerre permanente contre le peuple palestinien. C’est une société fasciste dès le début et d’ailleurs ce n’est pas un hasard si au moment de la fondation d’Israël il y a des acquaintances idéologiques et technologiques entre le fascisme musolinien et les tenants du sionisme, aussi du point de vue des technologies de pouvoir. Donc Israël va être une société qui produit, qui discipline, qui dresse de manière industrielle sa propre population à des rapports de domination racistes et fascistes. D’une part vis-à-vis du peuple palestinien mais aussi en interne vis-à-vis des juifs issus du sud global. C’est aussi une société complètement militarisée où l’ensemble des dit citoyens sont poussés à être des fascistes en armes. Sur ce même principe, le capitalisme israélien va s’organiser quasi immédiatement autour des marchés de la guerre, du contrôle, de la surveillance notamment en s’appropriant les technologies de production d’armes. Au début, c’est la France qui arme principalement Israël, jusqu’en 1967, et qui lui fournit notamment l’arme nucléaire. Israël va s’approprier ces technologies-là et par la suite ce sont les États-Unis qui fournissent le plus gros des armes et transmettent par la même occasion les savoir-faire en termes de production d’armement. Ainsi, le capitalisme israélien va vraiment s’organiser à un niveau international comme un grand laboratoire de recherche, de développement, d’innovation dans les domaines de la surveillance mais aussi de la guerre contre le peuple très clairement, dans les technologies d’enfermement, dans les technologies numériques, dans les technologies de répression, dans les technologies de torture et de légitimation de la torture. Israël va être un pôle avancé en termes de fabrication de ces systèmes de violence afin de les réexporter. Dès les années 1960-1970 Israël exporte des armes produites sur le territoire israélien, de la Palestine occupée, à destination de régimes autoritaires eux-mêmes en guerre contre leur peuple un peu partout dans le monde et ce rôle-là va continuer jusqu’aujourd’hui. Dans la séquence génocidaire actuelle s’expérimente aussi une nouvelle dimension de l’externimination de masse appuyée sur les technologies contemporaines et donc notamment sur l’utilisation de l’intelligence artificielle et du pouvoir algorithmique. Différentes technologies d’IA sont employées pour massifier, accélérer, fluidifier et optimiser les bombardements mais aussi les ciblages et ces technologies numériques et d’IA servent aussi bien dans les prisons que dans le fichage de la population sur le temps long. Mais là, elles sont mises au cœur du processus génocidaire et c’est très clairement la première fois qu’un massacre de masse est testé de cette manière-là. Du coup, tous les Etats du monde, c’est pas seulement les États du bloc Occidental, observent ce qui se passe avec un intérêt particulier, sachant que ce qui est expérimenté va servir à faire avancer ces technologies-là, à les normaliser et puis à les mettre en vente sur le marché global de la guerre et du contrôle. On va les retrouver très rapidement sur d’autres fronts, et d’ailleurs je pense qu’il faut regarder précisément ce qu’il se passe dans le processus génocidaire au Soudan. Parce que les intérêts israéliens jouent un rôle fort et ce ne serait pas étonnant que les expériences de distribution de violence faites par Israël en Palestine se retrouvent là bas, dans le processus génocidaire en cours au Soudan. On sait très bien qu’Israël aussi a participé à former les milices paramilitaires qui sévissent depuis plusieurs années dans la contre-révolution soudanese.
Depuis deux ans le mouvement en solidarité avec la Palestine à gagné le monde entier. Ce mouvement donne un élan aux luttes à travers le monde et tu soulignes que la lutte du peuple palestinien et en solidarité avec le peuple palestinien portent en elle la possibilité d’une puissance de libération mondiale. Est-ce que tu peux expliquer pourquoi, pour toi, cette lutte est si centrale aujourd’hui, bien au-delà de la lutte contre le génocide, pour la libération de la Palestine et une libération mondiale ?
La résistance du peuple palestinien depuis le début de l’occupation coloniale occidentale est un symbole pour les peuples opprimés partout dans le monde. Les formes de cette résistance et sa détermination à se rétablir, se réorganiser, sa créativité son intelligence collective et puis sa démonstration de rigueur, de force et de volonté continue d’inspirer les damnés de la terre. Depuis le 7 octobre s’est imposé, notamment dans les centres impérialistes et un peu partout dans le monde, pour les classes populaires, un déplacement des lignes. Un discours critique radical sur le colonialisme, sur le racisme, sur le rôle de l’impérialisme et du coup aussi sur la question de la guerre, du contrôle, de la surveillance s’est restructuré et à pris plus de place. Il a permis de cibler les liens structurels entre les puissances occidentales à travers le boomerang impérial, cette dynamique d’expérimentation des systèmes de pouvoir dans les sphères coloniales qui reviennent vers les centres impérialistes. Et en même temps, le mythe civilisationnel occidental a fini de couler au fond de l’océan d’injustices qu’il a produit. En fait, la Palestine étant l’un des laboratoires principaux de cette dynamique, les résistances populaires partout dans le monde, elles aussi, se sont confrontées au fait qu’elles subissent des systèmes de répression qui sont intégrés, articulés dans un système global au cœur duquel la tentative d’écrasement de la résistance palestinienne les concerne directement. D’une certaine manière, la Palestine nous montre qu’on est confronté à un système commun qui, lui, est structuré, organisé historiquement, avec des centres et qui réfléchit, qui a des programmes ciblant toute ce qui lui résiste. Cette démonstration met en lumière qu’on a tout intérêt à aussi penser nos alliances, à les construire de manière concrète, rigoureuse à un niveau international et sans rien attendre de la moralité de nos gouvernements. La Palestine amène les peuples du monde à assumer la nécessité de s’unir et de s’organiser pour rompre les machines de domination impériales. La notion palestinienne de sumud, cet esprit de la résistance, incarne la nécessité de reconstruire en permanence nos luttes, avec détermination, avec espoir et de penser nos résistanes sur le temps long et à une échelle mondiale. Le travail militant politique qui a été nécessaire et qui continue de l’être en soutien à la résistance palestinienne participe de la construction à la fois d’une culture de résistance à l’échelle mondiale mais aussi de techniques, de savoir faire, de savoirs-être, d’un art de la lutte et d’une capacité à créer de l’espoir. Si les Palestiniens sont capables de tenir, de résister et même de contre-attaquer, alors nous en sommes toutes et tous capables. L’enjeu, c’est de le faire avec elleux, de les soutenir dans leur lutte et dans leur résistance mais aussi de construire par nous-mêmes, partout où nous sommes, dans le monde entier, un mouvement de libération capable de renverser le système capitaliste racial et patriarcal mais aussi de le remplacer par une société d’émancipation pour toutes et tous. La Palestine est l’un des noms de ce ralliement global des résistances révolutionnaires.
Manifestation en soutien à la Palestine. Berne, 11.10.25
La Palestine amène les peuples du monde à assumer la nécessité de s’unir et de s’organiser pour rompre les machines de domination impériales. La notion palestinienne de sumud, cet esprit de la résistance, incarne la nécessité de reconstruire en permanence nos luttes, avec détermination, avec espoir et de penser nos résistanes sur le temps long et à une échelle mondiale.
Merci beaucoup Mathieu. Je voulais finir avec les mots de Georges Ibrahim Abdallah qui est enfin sorti de prison après plus de 40 ans d’entendement dans les prisons françaises, militant emblématique du mouvement de libération de la Palestine, notamment du FPLP. Il est désormais de retour au Liban sur sa terre natale et dernièrement il a nous disait très justement que “le seul antidote à la guerre c’est la révolution et que la révolution c’est la réponse à la fascisation”.